Pure Hate Comets

Par U. Jhy



 

 

A Illona, A Dorian
A ma fille Loélia
Et à Fiona, leur maman que j’aime.

露.


Au commencement Dieu expiait.
Pour cette raison
Il n’a pas vraiment créé le monde.

(Ca va aller très vite.)

 

Avant propos :
Point d'inflexions

Roxy Music – The Main Thing

 

L'Ormellan était endormi. Quatre étages de hamacs grappés dans un cocon collectif en forme de larme géante, suspendu entre deux immeubles marmoréens de béton pourri, deux bâtiments aux proportions d'un autre âge.
L'air tiède, puisé et pulsé par de gigantesques ventilateurs sentait le renfermé. On était à soixante douze kilomètres d'altitude par rapport à la surface du Noyau, à la limite de l'ancienne mésosphère comme il était dit dans les livres. La plus grande partie du ciel était au dessous des bâtiments.
Des champs judicieux avaient été mis en place dans l'antiquité. Leurs postes émetteurs devaient certainement toujours être en bas, sur le Noyau même, quelque part dans la jungle. Ils stabilisaient à cette hauteur non seulement des cités entières mais aussi des cubes géants d'eau saline.
En pratique, la thermosphère avait été repoussée vers l'espace et maintenue à cent cinquante kilomètres par des écrans chimiques et quelques autres subterfuges de façon à filtrer les ultraviolets et à favoriser le confort des habitants de l'Ecorce.
L'Ecorce, le paradis du dessus. Une jolie bulle de savon couverte d'une végétation légère et accueillante, assez grande pour contenir la planète dans sa totalité.
C'était là-bas, sur l'autre face du ciel solide, du côté qu'on voyait plutôt mal d'en bas, qu'habitaient les gens normaux, exposés au soleil, comme il se doit.
Mais, entre le dessous et le dessus, dans la Nasse, les températures étaient plus fraîches ; l'humidité rongeait les constructions arrachées au sol quelques siècles plus tôt et favorisait l'essor d'une faune vivant de la moisissure urbaine.

Si dans l'Ormellan, tous ou presque dormaient, sous l'éclairage fluet d'une torche froide qui brûlait presque réellement, une terrasse en rondins maigres tremblotait par à coups trahissant une présence.
Un type étrange en costume étroit, jouait avec ses membres trop grands pour lui, tuait le temps en retirant son couvre chef, un valpamaud style classique, un melon usé à l'intérieur illuminé de bleu pâle et dès qu'il s'ennuyait à nouveau, il trompait sa morosité en le chaussant à nouveau, très, trop, soigneusement, comme s'il s'apprêtait à partir pour un long voyage.
Et puis il le retirait encore.
Il laissait traîner son regard sur le plafond de béton, de terre et d'acier, un kilomètre plus haut.
Pour une autre population : la surface de l'Ecorce n'était rien moins que le sol ; docilement, elle se laissait fouler. Un monde consciencieusement différent. Peuplé de gens qui vivaient directement sous le ciel.
Un énorme pan sombre en forme d'île se détachait paresseusement, grinçant de toutes ses tonnes et lâchant des mottes qui retombaient à ce niveau dans les Paliers. Ces chutes de gravier, de pierraille plus ou moins molle et parfois d'un ou deux tuyaux métalliques occasionnaient un éventail de petits bruits divers et lointains en atteignant des toits invisibles. Une partie parvenait à passer au travers des Paliers et à poursuivre sa chûte vers le Noyau. On aurait pu y voir une sorte de microclimat intriguant.
Il s'assit sur un panier tressé, presque par terre et serra ses genoux entre ses grands bras, repoussant l'une de ses joues avec la langue, laissant danser son ombre sur le mur de tissu, derrière lui.

Cette nuit s'annonçait pareille à toutes les autres.


Des nuages de verre glissaient sans bruit dans un ciel d'acier sourd qui transformait le jour en nuit.

A cette hauteur, sous la surface la plus élevée et la plus convoitée, la végétation exprimait son amertume, fissurant laborieusement les façades bétonnées depuis les temps anciens. Ca et là, des câbles préhistoriques se jouaient de l'ambiance. Les lueurs colorées de radiations prétendues bienfaisantes se promenaient dans les ruissellements de gouttières énormes. Les petits rongeurs ne prenaient nul soin de se cacher.

Ses jambes étaient brisées en plusieurs endroits. Sa démarche en avait acquis une suavité brutale. Le pas de gauche éclaboussait quand celui de droite soignait la linéarité de son sillage. Presque endormi, il se laissait tracter par un instinct de survie préprogrammé. Les muscles organiques qu'il s'était fait mettre aux épaules quelques mois plus tôt dans un excès de coquetterie s'étaient vus saccagés par des fléchettes de sarbacanes farcies de transpondeurs et d'anesthésiants. Ca ne marchait pas sur lui, du moins ça n'aurait pas dû.

Au sommet d'un pieu de trente mètres barbouillé de ce qui passait pour du sang, avachi sur une terrasse en rondins, la créature censée monter la garde étira ses pattes avant en repliant ses oreilles, la gueule grande ouverte, reniflant, tant par les naseaux que par le palais, l'odeur de vie et de mort à venir qu'elle n'identifiait pas.
Elle poussa son compagnon du poing pour le réveiller, reprenant ce faisant forme humaine.
En se redressant, celui-ci projeta une ombre épouvantable sur les frondaisons au dessus de lui. L'âtre compact qu'ils avaient disposé entre eux rayonnait jusqu'aux quelques cabanes, cocons et ormellans qui tenaient lieu d'avant poste pour la tribu. Dans l'un d'entre eux, un machine-chamane psalmodiait les lignes historiques les plus conformes aux doctrines locales, telles qu'elles devaient être enseignées aux enfants.
Les deux guetteurs, toutes babines résorbées, se houspillaient à mi-voix au sujet du chapeau de l'un d'entre eux dont la doublure phosphorescente découvrait leur position "mieux qu'une lanterne" (sic).

Il les entendait se disputer mais ne parvenait pas à faire l'effort nécessaire pour les appeler ; pire, il n'était même plus sûr que ça en vaille encore la peine. Ils paraissaient trop loin.
Le plus grand des deux, un gringalet au verbiage incessant finit par remettre le melon sur sa tête non sans force protestations et jacasseries. Mais son compagnon de meute avait été tiré du sommeil avec pour tâche de s'inquiéter pour deux et il s'acquittait de ce devoir avec zèle.

Il s'effondra dans l'eau, ses genoux ne pouvant endurer davantage. Le bruit frais et la peur de se noyer dans le limon tiède qui baignait à présent sa poitrine le tirèrent un peu de sa torpeur. Il releva la tête, se rappelant ses origines et ce pourquoi elles pouvaient finalement s'avérer utiles à ce moment précis. Il n'avait pas toujours eu des poumons et rien ne lui interdisait de les débrancher.
Plus important, les guetteurs avaient bien dû l'entendre tomber et s'ils voulaient en savoir plus, il leur faudrait bien lui sauver la vie quelques puissent être leurs intentions à posteriori.

Seulement, alors qu'il en était là de ses pensées, un immense serpent mécanique, la queue plantée dans l'horizon, abattit, dans un foudroiement en diaporama ses anneaux d'acier, ses écrous et ses batteries dans la mare où il se trouvait, broyant au passage ce qui restait de son pauvre corps.
Une tête de cheval en faïence blanche devait conférer une impression de vie animale à cet assemblage improbable. Seulement elle était cassée, il n'en restait qu'une grosse moitié et ce manque laissait apparaître les dispositifs ruisselants de cambouis qui constituaient le faciès intime du scolopendre de fer.
A califourchon sur l'énorme nuque de l'animal sans conscience se tenait un individu maigre aux longs cheveux orangés. Il considéra les restes visibles de sa victime qui n'étaient pas très nombreux à percer l'onde glauque et il eût un sourire en demi-teinte.

- Il parait que nous ne sommes que d'infâmes crapules boueuses, ça te paraît correct à toi, cette définition ? Je me demande ce que je devrais penser de toi alors.

Il porta à sa bouche un vieil inhalateur pour enfants surmonté d'une tête de lapin hilare. L'objet produisit un déclic pareil à celui d'une arme en libérant sa substance.

- T'aurais fait n'importe quoi, pas vrai ? T'aurais tout donné pour elle, non ? Jusqu'à ta vie. Et tu l'as donnée d'ailleurs. C'est l'instinct… qui nous tire de toutes ses forces… vers la mort ou bien vers la procréation, la vie. Il n'y a guère que la raison pour nous maintenir entre ces extrêmes. Oui. Juste à mi-chemin et c'est loin d'être facile. Pour toi ça n'aura pas marché.

Il laissait des blancs entre ses phrases comme s'il les soupesait après coup.

- De toute façon, je suis certain que tu n'aurais pas su me dire pourquoi elle nous a fait ça.

Il tira une seconde bouffée d'air de son inhalateur.

- Tu n'en savais rien.

Il expira avec force.

- Et dire qu'une fille comme elle se trouve des mecs comme toi pour tout sacrifier, leur vie mais aussi leur temps et leur peine. Elle les monnaie bien cher, ses charmes si tu veux mon avis.

Un clapotis timide et élégant marqua le dernier soupir de sa victime.

- On te regrettera

D'un geste théâtral, il jeta son inhalateur corrodé sur les débris comme en épitaphe.

- Frangin.

Et sous le regard des guetteurs, dans cette nuit sous plafond, dans un fracas de chaînes, dans un souffle de vent, il fila vers ce qui restait du ciel.