1 - Divorce
Soil – Breaking Me Down
- Vous ne me le prendrez pas !
- C'est toi qui vois. On va te crever tu sais ?
- Je vous attends.

A l’intérieur de l’ormellan des enfants et des femmes à la peau brune peinturlurés de blanc couraient en tous sens. Leurs hurlements épouvantés couvraient presque les sinistres craquements des cylindres soutenant la structure de toile et de bambous malmenés par la panique générale. Les bocaux d’herbe phosphorescente se balançaient suspendus au plafond. Les dentelures menaçantes des panneaux déchirés lêchés par les flammes grasses des braseros, crevaient l’obscurité en s’embrasant silencieusement.
La bête était acculée par la horde, dégoûtante de sueur, tremblante de ressentiment et fatiguée de se battre contre elle-même et contre les autres. De ses yeux blanchâtres s’écoulaient des larmes de rage. Entre les crocs nombreux de sa gueule monumentale, tranchants comme le fil du rasoir, de la salive bouillonnante se mélangeait aux chairs de ses précédentes victimes et corrodait les lambeaux de tissus qu’elle leur avait arrachés au passage. Sa crinière était décorée de délicates capsules colorées tombant en tresses. D'impressionnantes traînées de sang squameux zébraient le sol.
Les corps déchiquetés avaient été tirés à l’écart pour être soignés par les Coar-muct, espèces de graines d'arachides volantes à l’aspect duveteux et au pouvoir guérisseur incomparable. La bête haute comme deux hommes soufflait de la rage pure du fond de ses poumons excités. Entre les épaisses mèches de poils hérissées sur son échine, les restes de ses propres vêtements se laissaient deviner. Des vêtements de femme. Ses pattes pourtant puissantes tremblaient à tout rompre.
Dans un coin, un machine-chamane Tac Ghemaru agitait frénétiquement ses bras de pierre et de métal. Ainsi il attirait vers lui les morceaux éparpillés de ses entrailles sèches tout juste mises en pièces afin qu’elles viennent d’elles-mêmes se remettre en place. Les boucliers qui constituaient sa carcasse faisaient de même. L’holo-bulle qui lui tenait lieu de tête affichait les traits effarés d’un barbu senescent. Il assistait impuissant à la scène depuis un endroit éloigné et hurlait des mises en garde diverses faute de mieux.
Subitement, une partie du sol se déchira sous le poids des meubles renversés. En plus de l’automate trois personnes passèrent au travers espérant se rattraper aux montants inférieurs, leur dernière chance de ne pas s’écraser quelques centaines de mètres plus bas sur le premier palier de goudron directement en dessous. Des hommes hurlants à califourchon sur des appareils volants bardés de lames en croissant tentaient de les rattraper.
Par l’ouverture la luminosité colorée des luminarbres et des câbles éclairants pénétrait par intermittence le clair-obscur. L’habitat collectif suspendu se balançait entre de gigantesques bâtiments fantomatiques.
Faisant face à la créature furieuse se dressaient les sauvages mézomors, fils du Gyusilegm, aux crocs non moins terrifiants, meute protectrice aux brillantes crinières, aux yeux d’or, aux griffes acérées, aux ailes luisantes, armés de piques incandescentes et de massues chauffées au rouge. Ils étaient là pour la combattre au nom de ce qu'ils comprenaient par le mot justice. Les grognements agressifs des uns et des autres faisaient monter la tension. Personne n’abandonnerait le combat.
Les Coar-muct le savaient et survolaient calmement la scène attendant le bon moment pour intervenir et prodiguer leurs soins.
La bête protégeait de son corps énorme quelque chose que son attitude même avait mis en danger. Elle hurla à la mort de sa voix brisée sans même lever la tête. Elle voulait que chacun se sache menacé mais la horde refusait catégoriquement de refluer, s'interdisait le moindre pas en arrière. Elle faisait claquer sa mâchoire d’un côté puis de l’autre espérant les repousser un peu. Pour autant cela ne semblait pas suffisamment dissuasif. Les mézomors se rapprochaient, centimètre après centimètre, inéluctablement. Le cercle se refermait sur elle.
Ce qu’elle protégeait bougea. Un enfant, un petit garçon sortit de derrière le dos massif de la créature et fit un pas en avant dans l’espoir rationnel et matûre de calmer les esprits.
Mais la bête, elle, ne l’entendait pas ainsi et d’un aboiement sec, elle le lui fit comprendre.
Se soustraire à la protection d’une telle volonté ne pouvait pas être sans risque.
Un homme surgit de la masse des fils du Gyusilegm pour l’aider, pas n’importe quel homme. Un humain debout sur ses deux jambes, un individu maigre au visage très profondément sombre, aux cheveux presque blancs tombant sur les épaules, à la poitrine barbouillée de glaise écarlate, le visage extraordinairement grave. La stature d'un vampire Kweïss dévoreur de mémoires.
Il regarda l’enfant et lui adressa des paroles posées.
- Ecoute moi mon chéri, ta mère n’est plus elle-même. Elle ne comprend pas ce que je te dis. Tu veux bien la laisser le temps qu’elle se calme et aller te mettre à l’abri ?
La créature ne comprenait peut être pas le sens de ses paroles mais elle suspectait une manœuvre louche car elle se mit à grogner avec encore moins de tempérance qu’auparavant. Elle haussa son grondement et les autres répondirent en enflant le leur.
L'enfant gardait la tête baissée, le regard plein de morgue, il usait de son silence comme d'une arme. Les bêtes, elles aussi, ne communiquaient plus que par des menaces viscérales.
- Est-ce que tu veux aller te mettre à l’abri ? Et jouer avec tes copains ? Le temps qu’on la guérisse ? Tu veux ? Dis moi.
- Je crois pas.
L’homme se passa la langue sur les lèvres. L’humeur était à l’énervement. Il s’efforçait de rester pondéré au milieu du chaos latent. L'obscurité obstruait sa vue. Les mézomors se rapprochaient encore ; une veine palpitait sur sa tempe y agitant une mèche légère. Il changea sa tactique.
- Si tu veux qu’elle guérisse, tu dois t’écarter maintenant sinon son état va encore empirer.
- Je ne te parle pas, toi. Laisse-moi.
- Ecoute, voila ce qu’on va faire : Quand je te tendrai la main, tu l’attraperas et tu la serreras de toutes tes forces pour que je puisse te tirer très fort vers moi. Tu as compris ? C'est pour votre bien à tous les deux. Est-ce que tu vas le faire ?
- Je… je crois pas.
L’homme refrèna un soupir d’agacement. Le petit garçon avait maculé sa main sur le pelage ensanglanté de sa mère. La bête tournait la tête en tous sens, montrait les crocs par des grimaces excessives qui faisaient remonter ses lèvres noires loin au dessus de ses gencives. Un craquement sinistre fit frémir l'assemblée. Elle avait posé l’une de ses pattes sur le cadavre d’un homme au visage déchiré et lui avait ainsi brisé les côtes sous son poids. Le petit garçon semblait inexorablement isolé au beau milieu de toutes ces créatures à quatre pattes, grognant à toutes voix, exhibant les armes qui hérissaient leurs bouches et celles qu’ils serraient dans leurs mains déformées. Mais il ne montrait aucune peur.
L’homme qui lui parlait était en cet instant le seul à avoir comme lui une apparence humaine et derrière cette plastique, malgré les sentiments qu’il éprouvait pour ces deux êtres égarés, cet effort lui coûtait.
- Est-ce que tu as compris ce que je viens de te dire ? Est-ce qu’au moins tu as compris ce que je t’ai dit ?
- Va-t'en toi… grand lâche !
Ces mots n'étaient sans doutes pas les siens, ils s'étaient fait entendre à mi-voix mais le trait avait été cinglant, inattendu et douloureux. A nouveau l'homme en sueur ravala sa salive. Il cligna fortement des paupières, trois fois de suite pour reprendre sa concentration et planta encore une fois son regard dans celui du garçonnet.
- Tu as le droit de me dire ça mon garçon mais tu vas faire ce que je t’ai dit ? Hein ? D’accord ?
- Je ne sais pas.
Sa colère semblait mourir à petit feu dans ses sanglots difficilement contenus. Il se sentait piègé par la situation. Il plissait la bouche pour s'empêcher de craquer. Le bruit montait encore, les piétinements se faisaient de plus en plus nerveux, barbouillant de sang le sol brisé de l’ormellan.
- Bon écoute moi, petit emmerdeur ! Tu veux qu’elle guérisse oui ou non ?
Nouveau changement de tactique.
Le petit ouvrit la bouche pour prendre une bouffée d'air et éclata en pleurs incontrôlables dès la seconde suivante.
Efficace.
- Oui… Oui papa. Je veux qu'elle guérisse. Je veux pas qu'elle meure ! Pas à cause de toi.
- A cause de toi alors ? sa vois s'était faite chantante.
- Non pas de moi !
Sur ses joues et le long de son nez, les larmes nombreuses, brûlantes, roulaient avec l'aisance qu'elles ne peuvent avoir que sur le visage d'un enfant.
- Bien oui c’est bien. Redis moi ça Ekka. De quoi maman a-t’elle besoin ? Réfléchis vite.
La meute avançait encore, certainement trop cette fois ci, les yeux étrécis fixés sur ceux de la bête. L’instant était décisif.
- Je sais pas. Je ne…
Il pleurait tant qu'il semblait prêt à étouffer d'une seconde à l'autre, sa petite poitrine secouée par de trop nombreux spasmes, incapable de respirer avec cohérence.
Le regard du père se fit désapprobation. Il continuait d'avancer sournoisement.
- Mon fils. Tu dois me faire confiance. Tu voudrais quoi ?
L’enfant fit un dernier effort. Son père était grand, il l'était de toute éternité, il devait forcément savoir comment réagir, ne pas lui faire confiance était un non sens. Un enfant intelligent doit savoir écouter ce que disent les grands. De quoi maman a-t’elle besoin ? Qu'est-ce qu'il faut faire pour l'aider au mieux ? Qu'est-ce qu'il lui faut ? Evidemment.
- Que tu la soignes ?
L’homme n’avait plus de marge de manœuvre, la prochaine seconde ne lui serait peut être pas accordée. Il mit toute son intensité dans cette dernière phrase.
- D'accord. Alors maintenant, tu attrapes ma main. Maintenant !
Et il la tendit d’un geste fulgurant, puissant mais fluide.
D’un bond, la bête se tourna vers lui mais le petit garçon avait obéi et il s’agrippait à présent au bras de son père. Il tira l’enfant à lui aussi vite qu’il le put. La créature n’avait pas l’intention de se voir ainsi déposséder. Dans un réflexe elle attrapa de ses dents les deux jambes du marmot qui hurla sa douleur. Mais effarée par le mal qu'elle lui avait ainsi infligé, elle relâcha sa prise presque aussitôt. Un des boucliers du malheureux automate gisait par terre sur une flaque de sang à la surface déjà figée. Dans son élan, l'enfant retomba dessus bras tendus et le bouclier dérapa. La créature projeta vers lui sa masse imposante en un réflexe maternel pour contenir sa chute, les deux pattes en avant, toutes griffes dehors. Cet instinct de protection, en moins d'une seconde, s'était converti en volonté de meurtre.
Contrairement à toute attente, le moment devint une parenthèse de grâce : le chaos des mouvements trouva sa propre logique, la bête s'élançait, l'enfant tourbillonnait sans tomber, en équilibre sur son bouclier telle une ballerine à la surface d'un lac gelé. Il s'envola légèrement, superbe, au delà des combats. Il retomba dans les bras de son père qui n'en croyait pas ses yeux.
Cet exploit inattendu eut pour effet de recréer de la connivence entre eux et ils se sourirent. Le père ébouriffa l'enfant.
La bête s'effondrait dans une purée de sang caillé et glissant. Un coup de marteau énorme la cueillit à la tempe.
Un choc incroyable.
Le père choqué avait écarquillé les yeux et s'était mis instantanément à trembler de toutes ses forces.
Les fils du Gyusilegm avaient saisi l’occasion pour fondre en masse sur leur ennemie. Elle ne pouvait plus se défendre des coups mortels dont les Mézomors la lardaient. Deux autres hommes-bêtes avaient surgi, armés de masses métalliques creuses dont ils lui assénaient de puissants chocs dans la nuque. Le vacarme était dément, le sang giclait par flots sales.
L’enfant blessé, à nouveau en proie à la panique et la douleur, se débattait dans les bras de son père réalisant avec horreur et désespoir qu’on l’avait trompé et que jamais sa mère ne se remettrait de cette ultime crise. Au milieu de la meute, un homme au pelage brillant, au visage ensanglanté se dressa de toute sa hauteur brandissant une courte épée, la pointe en bas. Il prit son souffle pour frapper.
- Laisse ma mère toi !
Petits bruits dans la gorge.
- Non ! Laisse moi !
Litanie impuissante.
- Laisse moi aller l'aider… S'il te plait…
Litanie désespérée.
- Laisse moi ! Noooon !
Son père l'empêchait de bien voir, écrasant les doigts dans ses yeux.
Le temps ralentit encore son cours.
Un étrange reflet parcourut la lame, quelque chose de merveilleux, de féérique, un élan de tendresse qui, durant une fraction de seconde, effaça toute violence.
Le dernier regard d'une mère à son fils
L’enfant hurla, le père hurla, la mère rugit, se convulsa et s’effondra.
Il y eut comme un déclic, une détonation sourde, le visage du petit garçon était soudain hirsute de longs poils beiges, il hurlait si fort que sa bouche se déformait, son visage se plissait entre ses yeux, ses canines étaient saillantes. Il luttait pour se débattre, déchirant, de toutes ses griffes les bras de son père. Un mezomor se précipita et l'assomma d'un coup de poing très rude en pleine tempe.
Le calme revint soudainement.
Mais trop tard.
Les fils du Gyusilegm abandonnaient leur forme animale et se redressaient. S’écartant, ils leur laissaient voir le corps mourant de la femme qui reprenait des proportions moins exagérées dans les glissements lumineux des cubes d'optimatière en rétractation. Un gros type s'empara sans douceur du garçonnet, vidé de toute énergie. Le père, au comble de la douleur, comme en proie à une crise d'épilepsie se jeta sur le flanc, mains tremblantes écrasées sur la bouche, aux côtés de la mourante. Il tremblait au point de rebondir sur les coudes, presque comique dans son épouvantable martyre. Elle toussait sans visiblement parvenir à retrouver une respiration satisfaisante. Du sang s’écoulait de son corps, en flux distincts. Les teintes se mélangeaient dans une flaque s’élargissant autour d’elle.
Les Coar-muct descendirent sur elle pour la soigner. Un poignard lancé depuis l’entrée percuta l’un d’entre eux en manière d’avertissement. La loi des fils du Gyusilegm était claire sur ce point et n’autorisait pas quelqu’un de contaminé et à fortiori coupable de telles exactions, à être soigné. Les Coar-muct le savaient et avaient agi en conséquence en lui administrant des soins palliatifs. Ils ne lui firent qu'une seule prescription :
- Il faut parler maintenant, parler beaucoup.
Ils s’écartèrent promptement à la recherche d’autres personnes à guérir. Certains d’entre eux étaient déjà occupés à opérer les jambes de l’enfant évanoui à grands renforts de rayons.
La femme releva le regard sur son mari.
- Ils m'ont tuée.
- Non mon amour, les soigneurs Coar-muct t'ont gardée en vie, on va bien s’occuper de toi.
- Non Wydrim, non, je sais ce que je dis. Ca faisait trop longtemps. Tes amis ne voulaient pas de moi. C'est fini. Je viens de passer la ligne, Je respire mais….ce n'est qu'un sursis qu'ils nous ont accordé pour se dire adieu.
- Reste calme. Ca ne se peut pas.
- De toute façon j’en avais assez de ces… allergies, de ces…
- Oui, je sais, les parasites en toi, l'ataraxie, l’ostéoporose, l’Hexxen, tous ces trucs.
- Oui, de la dégénérescence de ma peau et tout ça ; je n'en pouvais plus. ils disent tant de choses, on ne pouvait jamais prévoir ce que serait la prochaine alerte, je suis épuisée par toutes ces…
- Les thérapies anti-GeaN. Oui mon amour, je sais. C'est ton ARN qui est rendu fou par un ARN étranger.
- Les complications n’ont cessé de se succéder…
- Je sais, c'est ton ARN…
- Non, chéri, ce n'est pas la faute de mon ARN. Aucun traitement ne peut venir à bout de ce que j’ai. C'est… C'est ta faute à toi.
Sa voix s'était fractionnée en flux sonores difficile à rassembler. Du sang coulait par sa bouche et par son nez en plus des plaies nombreuses. Elle essayait de tousser mais ne produisait que des gargouillis pathétiques. La peine trop longtemps retenue du père se mua en colère.
- Non ce n'est pas ma faute ! Ca n’aurait jamais dû arriver. La science des mézomors est très …
- Ne t'inquiète pas mon chéri, je sais, ils n'y sont pour rien.
- Ca ne peut être qu’une malveillance ! Tout le monde se transforme sans aucun problème tu vois ? Regarde autour de toi ! Aucun effet secondaire. Regarde les !
Ses larmes lui collaient les cheveux à la figure. Elle pouffa douloureusement.
- Peut-être admettras-tu enfin que nous n’étions pas prêts à descendre vivre dans les paliers. Nous sommes des Salisplendy, pas des fils du Gyusilegm. Nous n’avions pas à fuir sous la surface mais tu as toujours eu tellement peur des gens.
Elle eut un sourire hilare et ajouta presque en riant :
- Grand lâche
Le sang coulait moins déjà. Il tenta d’obstruer les plaies avec ses seules mains sans jamais cesser de parler à mi-voix, comme en transe.
- Ca n’aurait pas dû se passer comme ça. Les derniers humains sont presque tous ici. Nous aussi nous sommes des humains. Ceux de la surface utilisent la science mais ils sont totalement incapables d’en comprendre les principes. Ils ne la respectent pas. Nous si. Ils ne respectent rien ni personne, nous sommes de la race aînée et elle devient indésirable, au dessus comme en dessous.
Elle n’arrivait plus à tousser malgré des spasmes et quelques hoquets, elle tenta de lui répondre. Sa voix se colorait d'élans passionnés mais elle déclinait rapidement.
- Pourtant je me sentais plus adaptée à la vie à la surface. Tu ne vois pas ? Tous les Ari-huens ou presque peuvent prendre forme humaine quand ils le souhaitent. C'est une chose parfaitement normale puisque nous les avons créés pour nous divertir. Mais c'en est une autre que de voir des humains se transformer en animaux. Udaa ne nous a pas créés ainsi sinon nous n'aurions pas eu à prendre… ces poisons pour pouvoir...
Elle s’évanouit subitement. Son mari cria puis se mit à psalmodier des "mon amour, mon amour", il pressait toujours ses mains sur les plaies de la poitrine, il posa une oreille sur son cœur puis la gifla à toutes forces. Elle rouvrit les yeux.
- Je suis… mon dieu, mon chéri, je suis… morte, je… depuis… presque une minute ! Elle réprima un étrange rire. Ecoute, je sais que tu ne remonteras pas même après tout ça mais j’ai le droit au moins à une dernière volonté je crois.
- Bien sûr mon cœur, tout ce que tu…
Sa lèvre inférieure tremblait tant les forces lui manquaient, elle reprit avec une gravité soudaine.
- Je veux que notre fils retourne vivre à la surface, ici, ils ne l'accepteront jamais lui non plus. Nous ne sommes pas comme toi. Et il a déjà des rêves tellement précis. Tu te rappelles ? Quand il avait…
- Mon bébé, ma chérie. Ce ne sont que des rêves de gosse, ça n'a rien de sérieux.
- Je te jure que je n'ai jamais été aussi sérieuse. Écoute-moi. Je veux qu’il ait une mentanurse à lui qui s’occupe de le choyer et de l’éduquer, jure le, qu'il vive une… Jure bon dieu !
Le dernier mot se noya dans un gargouillis de bulles sanglantes. L’homme pleurait en se mordant le poing jusqu’au sang. Elle rouvrit doucement les yeux qui avaient viré au rouge sang et eut un sourire mauvais.
- Au fait tu as noté ? J’en ai profité pour bouffer tous ceux qu’on n'encadrait pas. Cinq cent kilos de viande d’empaffés… au moins. T'as remarqué ? C'a fait plaisir, hein ? Hein ?
Alors elle se contracta, se convulsa, et dans un dernier spasme elle voulut hurler qu’il la sauve, qu’il essaie n’importe quoi.
Mais elle ne parvenait plus à se faire entendre. Epouvanté, il enfouit toute sa tête dans le sein de sa femme pour pouvoir fermer les yeux; mais elle tremblait, s'accrochant désespérément à cette dernière seconde de vie dans l'attente de quelques mots.
- Je te le jure, dit-il.
Il ne put voir le visage exangue lui offrir en un dernier effort un sourire de libération, de joie totale. A cet instant, pour la seconde fois, dans une ombre mouvante, elle mourut. Alors qu’il ne la voyait pas. Il découvrit ses yeux et réalisa qu’elle n’était plus là. Il se frappa le visage de ses phalanges blanchies puis il poussa une longue plainte stridente en serrant de toutes ses forces son corps contre le sien. Se trempant volontairement du sang de celle qu'il aimait.
Ceux qui furent des amis pour eux reprirent ce cri.
Les Fils du Gyusilegm s’étaient éloignés. Certains allant s’enquérir du sort des malheureux tombés quelques mètres plus bas, dans les filets de protection. Et ils s’employèrent à les aider à remonter.