2 - Retours en fanfare

Royksopp – Poor Leno

 

Ekka reposa le mélancographe en cuivre sur la console finement ouvragée.

La console n'existait pas.

Le mélancographe n'existait pas lui non plus, Ley-1ne n'avait pas besoin de ça pour projeter un souvenir reconstitué dans le crâne d'un adulte consentant, fût-il jeune. Les couvre-chandelles en émaux n'existaient pas, le fauteuil confortable à cadre de bois non plus. Les petits tubes de métal tintant suspendus par grappe faisaient un bruit imaginaire. Le lustre en étain aux longs bras courbes terminés de maigres cristaux ne diffusait même pas de lumière, la fenêtre était borgne. Les piles de livres et le valpamaud haut de forme perché sur une patère étaient réels mais le cuivre de la patère était fictif. Le clair-obscur était fictif et le grand appartement ourlé de rideaux en velours vert n'était qu'expanspaces et amplitude de mouvement dans une optimatière confinée.
Ekka se pencha un instant sur une coupelle contenant des pickles et hésita entre un jeune maïs confit dans le vinaigre et un mini piment, tous deux virtuels. Un vin cuit, alcool de réalité, accompagnait les petits cubes de fromage qui nageaient dans l'huile de noix, savoureuse mais inexistante.

Mentanurse ; définition : Véhicule intelligent, attribué à tous les Salisplendy dès le plus jeune âge, stim singo non seulement capable de transporter une personne à travers les airs mais aussi de lui servir d'habitation individuelle, de l'éduquer, de lui donner de l'affection, de la soigner, de la nourrir, de la divertir grâce à des jeux psydéo ou par le moyen d'une conversation enrichissante et spirituelle.

Accomplissement ; définition : Ensemble des races intelligentes réparties sur toutes les planètes des Plaines Udaanes. D'une part les races crées par l'humanité au long des âges, tous ceux que l'on appelle généralement Ari-huens (terme discriminant opposé à la notion de "Race aînée" usité par l'ordre suprématiste humain) et auxquelles s'ajoute, d'autre part, leur parent commun, l'Homme.

Ekka hésita pour mieux formuler ses arguments.

Le long des jambes d'Ekka, deux barres metalliques garnies d'embouts en plastique rouge. Du genou à la cheville, à l'extérieur du mollet deux broches solidement agrafées à l'intérieur de la chair, objets metalliques brillants et terrifiants à la fois, pour maintenir ses jambes autrefois brisées. Deux souvenirs inamovibles inutiles à son corps mais béquilles indispensables à l'esprit d'un enfant qui faillit périr dévoré par sa propre mère.

Salisplendy ; définition : citoyen respectable du Communium ayant bénéficié d'une éducation civile stricte et vivant en accord avec le contrat moral liant tous les autres ressortissants quels que soient leurs lieux de vie dans l'univers, leurs races ou leurs convictions.

A l'instant qui nous intéresse, Ekka se prépare indolemment à un rendez-vous.
En tant qu'étudiant, il est parvenu à se voir investi de tous les espoirs du professeur en anthropologie Suebor Nujelnov, chercheur de grande réputation, donc plutôt un grand honneur.
Ekka a un grand avenir devant lui.
Dans le cadre de sa formation, il est amené à se déplacer constamment. Depuis deux ans, il est totalement plongé dans son travail et il a perdu de vue tous ses anciens camarades, il n’a pratiquement plus que le vénérable docteur comme relation fixe. Il va des arcologies nomades aux petites villes sédentaires qu’il arpente l’une après l’autre à bord de sa mentanurse toujours en quète de nouvelles théories et de précieux livres en papier aux pages tâchées, reliquats des temps passés.
L’illustre scientifique peux-t'il se tromper gravement lorsqu’il voit en Ekka, le successeur digne de perpétuer des recherches entreprises bien avant sa naissance ? En dépit de quelques efforts qui jusqu’ici ont porté moins de fruits que de pépins, rien n’est moins sûr. Le jeune homme n’est lui même, pas convaincu d’avoir réellement envie d’assumer tant de responsabilités. Il affiche une moue dubitative, le regard plongeant vers le sol. En retard donc.

Ley-1ne fit apparaître un magnifique cadran d'horloge au milieu de la pièce.

La console s'étiola, la coupelle de pickles avec elle, et l'horloge et les mobiles désaccordés disparurent, les lampes en émaux, le fauteuil confortable, la fenêtre borgne et le lustre en étain. Ekka était assis dans les molletons rouges au fond du cul de pierre semi-liquide de Ley-1ne. Les huit pattes longues et musculeuses étaient repliées autour de lui afin de former comme une cage thoracique enveloppée de pétales de chair translucides. Ainsi, il pouvait voir le monde à travers ces parois tout en restant au chaud.

La mentanurse allongea ses pattes vers l'avant, prenant la forme d'un véhicule profilé. Ekka se retrouva assis à ce qui correspondrait à la place du conducteur si tant est qu'il lui prenne l'envie de piloter.
Autour du cou du jeune homme, de petits scarabées signalétiques de couleur noire marqués d’idéogrammes rouges, donnaient témoignage de ses affiliations administratives.
Il appartenait au peuple des Symboles et dépendait statutairement de la cellule des Mémorialistes comme son grand-père et son père avant lui. Bien qu’il considéra Ley-1ne, sa mentanurse, comme son parent le plus vraisemblable et bien qu’il n’ait plus jamais eu l’occasion de revoir ses géniteurs depuis l’année de ses six ans, il marchait dans les traces de ses ancêtres. Et étudiait les arcanes.
Ekka s'étira et hasarda un coup d'œil au dehors. Ils étaient encore dans l'espace mais le voyage était sur le point de prendre fin. Quatre heures et une poignée de minutes pour sauter moins d'une dizaine de galaxies dans le blanc du Nooether, c'était déjà très cher payé.
Ekka se leva, les molletons se dispersèrent, boules duveteuses indépendantes. La mentanurse agrandit son habitacle afin qu'il ait la place de faire quelques pas dans cet intérieur utérin couleur acier. Il contourna les hautes piles de petits livres à la couverture déchirée, plaça le valpamaud haut de forme sur sa tête et posa l'une de ses mains sur le pétale qui lui faisait face pour le caresser distraitement.

La tête étrange de Ley-1ne, désolidarisée du reste de son corps et emprisonnée dans un œuf de gélatine légèrement ambré passa effectuer un étrange balai devant lui mais à l'extérieur. Le visage de lévrier couleur vieil argent signalait que l'occupant de cette mentanurse était un très distingué salisplendy.
Difficile pour le non initié de remarquer l'expression de contentement sur cette physionomie malicieuse à la fois canine, équine, saurienne et finalement racée mais le mouvement, lui, était significatif.