- Bonjour Ekkaley, ta maman est partie très loin mais je ferai en sorte que vous puissiez vous parler de temps en temps. Pas très souvent j'en ai peur. Je m'appelle Ley-1ne et je serai ta nouvelle maman et nous irons voir ton papa chaque fois que tu me le demanderas mais c'est moi qui t'élèverai dorénavant. Est-ce que tu comprends ?
- Je ne crois pas. Je ne veux plus le voir de toute façon. Jamais.
- Tu comprends, je le devine ; j'en ai la faculté, autant te prévenir tout de suite. Ne t'inquiète pas je t'apprendrai des jeux amusants, j'en connais plein et je t'aiderai à devenir un grand et beau garçon.
- Et pourquoi tu ferais ça ?
- D'abord parce que je le veux.
- Mon père dit que les fleurs comme toi sont des esclaves, comme toutes les créatures artificielles. Et il dit que vous vivez dans l'illusion du bonheur, que vous savez même pas ce que c'est. Que vous faites qu'obeïr à des ordres.
- Ton papa a des idées très arrêtées sur certaines choses. Tu pourras avoir les mêmes si tu veux. Je t'apprendrai tout ce que tu veux savoir.
- Tu m'apprendras la magie ? Je voudrais créer des objets vivants.
- Je t'apprendrai à fabriquer de magnifiques choses avec tes mains.
- Je veux créer des planètes et les peupler de créatures drôles et de créatures bizarres.
- Je n'ai pas vraiment le droit ou les moyens de t'en enseigner autant mais nous verrons ce que nous pourrons tenter. On fera des choses fantastiques, je te mettrai sur mon dos et nous galoperons aussi vite que le vent.
- Et faire des routes je pourrai ou pas ? Toutes les familles sont privées de routes.
- Nous verrons.
- Mon père dit que les mentanurses comme toi ont appris à des gens à créer des planètes et aussi des créatures bizarres.
- Ce n'étaient pas des mentanurses comme moi. Je suis une très respectable demoiselle de pierre, une créature pensante faite de minéral mais ma chair est aussi animale et végétale. Ton papa parle de machines Tac Ghemarus qui n'avaient pas de vraie intelligence, ni humour ni personnalité et encore moins de conscience.
- Elles n’étaient pas comme toi alors ?
- Non, pas du tout. Elles sortaient adultes de grandes usines, ne grandissaient pas et mouraient sans vieillir. Elles avaient ce pouvoir d'enseigner aux hommes et aux femmes à devenir des dieux. Mais ce fut une expérience étrange et des lois ont été promulguées pour que cessent ces enseignements. Tout ça c'est notre histoire ; je te l'apprendrai.
- Et si je voulais pas faire ce que tu me dis tu me punirais ?
- Si un jour nous nous fâchons toi et moi, je serai très malheureuse. Tu as froid ?
- Oui, je crois.
- Je vais t'envelopper dans mon corps et puis nous allons voler au dessus du monde. Je suis aussi ce que l'on nomme un cheval-araignée Tu as déjà volé avant ?
- Non.
- Tu vas voir c'est magnifique.
2 - Retours en fanfare
Royksopp – Poor Leno
Ekka reposa le mélancographe en cuivre sur la console finement ouvragée.
- Ça s'est certainement pas passé comme ça. Elle ne vaut rien ta reconstitution. C'est de la connerie tous ces souvenirs recomposés, Le coup du bouclier, c'est trop pas crédible. J'avais les jambes brisées tu te rappelles ?
La console n'existait pas.
- Mea culpa, j'ai pensé que ça te plairait plus comme ça.
- Ce qu'il y a, tu vois, c'est que mon père était un pauvre type, une ordure de la pire espèce ; je ne vois pas comment je pourrais lui pardonner ce qu'il nous a fait subir. Tu vois cette paranoïa qui l'a habité toute sa vie a fini par avoir des conséquences qui ont bousillé ma mère. C'est sa faute à lui si elle a pété les plombs. Un pauvre connard et c'est tout.
- Tu ne veux pas cesser de jurer et de dire "tu vois" à tout va ?
Le mélancographe n'existait pas lui non plus, Ley-1ne n'avait pas besoin de ça pour projeter un souvenir reconstitué dans le crâne d'un adulte consentant, fût-il jeune. Les couvre-chandelles en émaux n'existaient pas, le fauteuil confortable à cadre de bois non plus. Les petits tubes de métal tintant suspendus par grappe faisaient un bruit imaginaire. Le lustre en étain aux longs bras courbes terminés de maigres cristaux ne diffusait même pas de lumière, la fenêtre était borgne. Les piles de livres et le valpamaud haut de forme perché sur une patère étaient réels mais le cuivre de la patère était fictif. Le clair-obscur était fictif et le grand appartement ourlé de rideaux en velours vert n'était qu'expanspaces et amplitude de mouvement dans une optimatière confinée.
Ekka se pencha un instant sur une coupelle contenant des pickles et hésita entre un jeune maïs confit dans le vinaigre et un mini piment, tous deux virtuels. Un vin cuit, alcool de réalité, accompagnait les petits cubes de fromage qui nageaient dans l'huile de noix, savoureuse mais inexistante.
- Le truc, tu vois, c'est ce vertige, un truc affectif, l'appel du gouffre si tu me suis. Je ne parle pas seulement du vrai vertige, ça, bon, je connais.
- Tu parles.
- Si si, je connais très bien même.
Mentanurse ; définition : Véhicule intelligent, attribué à tous les Salisplendy dès le plus jeune âge, stim singo non seulement capable de transporter une personne à travers les airs mais aussi de lui servir d'habitation individuelle, de l'éduquer, de lui donner de l'affection, de la soigner, de la nourrir, de la divertir grâce à des jeux psydéo ou par le moyen d'une conversation enrichissante et spirituelle.
- Arrête Ekka, tu fais chier avec tes méditations stériles.
- Alors d'abord, tu vas me parler autrement ma chère et tendre mère Et de toute façon, je te vois venir de très très loin.
- Ah oui ?
- Oui. Tu cherches à me rendre ma pugnacité avec des procédés éculés et archi-prévisibles. Après tu te débrouilleras pour me faire rire comme un tordu ou bien… ou bien tu t'arrangeras pour me désigner un objectif à atteindre en essayant de me faire participer. C'est pas vrai, ça ?
- Pourquoi je ferais ça ?
- Ben comme ça je redeviendrai un jeune homme sain et plein d'allant. Mais ne te berce pas trop d'illusions. Je suis insensibilisé à tes méthodes pédagogiques antédiluviennes.
- Non, c'est pas ça, tu fais juste chier avec ton… ton mélodrame nombriliste, c'est tout.
- J'en suis ravi. Je suppose que c'est le but. Ce qu'il y a, disais-je, c'est que la vérité est toute entière contenue dans le vertige.
- Tu t'écoutes parler. C'est terriblement enrichissant. Et donc le vertige c'est quoi ? C'est ton truc à toi, c'est ça ?
- Ouais. Je m'assois au bord du monde ; et pas pour me créer des sensations. Tu le sais, non ?
- Mmmh.
- Tu crois qu'il y a mieux comme endroit que les Paliers pour avoir une vision d'ensemble de cette planète ? De l'Accomplissement ? Tu as mieux à proposer ?
Accomplissement ; définition : Ensemble des races intelligentes réparties sur toutes les planètes des Plaines Udaanes. D'une part les races crées par l'humanité au long des âges, tous ceux que l'on appelle généralement Ari-huens (terme discriminant opposé à la notion de "Race aînée" usité par l'ordre suprématiste humain) et auxquelles s'ajoute, d'autre part, leur parent commun, l'Homme.
- Tu crois qu'il y a mieux franchement ? Je suis bien placé pour en parler je crois, en tant qu'ethno-anthropologue…
- Ne me fais pas rire. Je te concède le titre d'étudiant, et encore.
- D'accord ma très chère pseudo-mère, n'empêche, bien avant la Renaissance Ephyrique, quand il n'existait encore que les hommes et qu'ils n'avaient pas encore quitté Ningeed, bien avant qu'ils n'aient su construire des vaisseaux spatiaux de leurs propres mains, on habitait tous sur le même noyau, pas vrai ? Le noyau même, avec les arbres et les animaux et tout ça.
- Des arbres et des animaux tu en as plein la Nasse si tu en veux.
- Ouais mais c'est pas pareil, c'est pas des vrais, ils ont été dessinés et modelés par des artistes Dréaghènes. Et les Sadhus, nos saints hommes, leur ont donné la vie avec leurs pouvoirs magiques de droit divin et tout le charabia.
- Parce que tu crois que les bestiaux qui vivent sur le Noyau sont des vrais ?
- Non mais ils ont été conçus conformément aux originaux, à la molécule près. Tandis que ceux qui vivent à la surface de l'Ecorce, dans la Nasse ou dans l'Océan Suspendu, c'est le cirque, ce.sont les fruits de l'imagination délirante ou même dérangée de leurs concepteurs. Quand la drogue à la mode consistait à se prendre pour Dieu.
- Et ça change quoi pour toi ?
Ekka hésita pour mieux formuler ses arguments.
- Quand je descends dans la Nasse, je fais tous ces trucs… chelou comme danser tout seul, ou graffiter les murs des vieux immeubles.
- Tu fais du Hula-hoop, tu joues au yoyo, tu te roules par terre et tu te brises les membres, oui ça je sais
- Je ne me roule pas par terre, c'est de la danse au sol, je mets mon corps en rotation pour m'inscrire dans le grand mouvement cosmique comme je fais avec les cerceaux. Et puis qu'est-ce que ça peut te foutre à la fin ? Un bras cassé ça fait pas si mal, une jambe non plus, on répare tout ça et ça repart comme jamais. Même si je mourrais un Coar-Muct de passage me remettrait sur pieds alors autant vivre dangereusement. Regarde-moi, je vais bien, non ? Je me mets en condition et après j'étudie mieux, et voila.
- A poil.
- Et alors ? Si je veux.
Le long des jambes d'Ekka, deux barres metalliques garnies d'embouts en plastique rouge. Du genou à la cheville, à l'extérieur du mollet deux broches solidement agrafées à l'intérieur de la chair, objets metalliques brillants et terrifiants à la fois, pour maintenir ses jambes autrefois brisées. Deux souvenirs inamovibles inutiles à son corps mais béquilles indispensables à l'esprit d'un enfant qui faillit périr dévoré par sa propre mère.
- Et concrètement tu veux en venir où ?
- Je m'asseois, les jambes dans le vide sur le toit des vieux bâtiments, je regarde se balancer mes pieds en haut des murs et je regarde vers le sol aussi longtemps que je le peux. A certains endroits on peut même voir jusqu'en dessous du sol. L'ancien ciel avec ses nuages douteux, tout irisé par la lumière filtrée par l'Océan Suspendu et encore plus bas, très loin plus bas, le noyau fertilisé avec ses arbres. Vierge de toute contamination civilisatrice.
- Une virginité recrée de toutes pièces. Ceci dit, il reste encore quelques maisons.
- Mouais. Une grosse centaine de cahutes pour toute la planète, c'est peu autant dire rien. Mais attends, tu vas voir où je veux en venir.
- J'espère bien.
- Encore mieux. Le truc, c'est que, après avoir regardé en bas, si tu relèves la tête, tu peux voir la surface de l'Ecorce à travers des trouées dans les arbres géants et avec un peu de chance quelques stim singo qui passent dans le ciel comme des fleurs légères. C'est une sorte de point d'équilibre absolu pour contempler toute la planète. En haut, notre univers faussement naturel, cossu, confortable, bourgeois avec son air parfumé, son atmosphère idéale, ses animaux amicaux, en bas la vraie nature originale, sauvage, impitoyable avec la vraie mer, les vraies prairies, les marais, tout ça peuplée d'insectes urticants, de bêtes qui puent, qui puent la vraie vie, origine contrôlée et qui se bouffent entre elles sans faire de différence entre les bébés et les adultes valides. Sinon que les bébés courent moins vite.
- La vraie vie, oui, totalement reconstituée à partir de carbone et d'acides aminés piochés au hasard dans le compost.
- Mouais bon, dans le fumier ; ou sur des cadavres, si tu veux faire dans le morbide, d'accord. Et, j'allais dire, au milieu, en face de toi, entre le monde d'en haut et celui d'en bas : La Nasse. Des centaines de micro-continents à moitié-mécaniques sertis dans l'Océan Suspendu et ses cubes géants de flotte en lévitation. Des milliards d'immeubles arrachés au sol au temps où l'homme croyait encore aux cités de pierre morte, bien avant l'ère des demoiselles de pierre comme toi.
- Foyers de pierre vive au contact du ciel.
- Tout juste. Je ne peux m'empêcher de remarquer que t'es lyrique aujourd'hui. Enfin tu vois ce que je veux dire ?
- La Nasse, la croûte, la voûte globale, la bogue qui recouvre entièrement Ningeed. Oui je vois, l'Ecorce en un mot, là où sont morts tes parents. Là d'où tu viens, là où tu danses.
- Mes parents étaient des Salisplendy descendus vivre dans les Paliers à cause des caprices d'enfant gâté de mon père, nuance.
Salisplendy ; définition : citoyen respectable du Communium ayant bénéficié d'une éducation civile stricte et vivant en accord avec le contrat moral liant tous les autres ressortissants quels que soient leurs lieux de vie dans l'univers, leurs races ou leurs convictions.
- C'était un excentrique.
- C'est bon, changeons de sujet. Cette conversation va encore déraper sur mes parents.
- Aucune conversation ne dérape jamais sur tes parents.
- Laisse tomber Sors moi de ce rêve, j'ai mon rendez vous avec le prof. Faut que je m'apprête.
- T'es un goujat.
A l'instant qui nous intéresse, Ekka se prépare indolemment à un rendez-vous.
En tant qu'étudiant, il est parvenu à se voir investi de tous les espoirs du professeur en anthropologie Suebor Nujelnov, chercheur de grande réputation, donc plutôt un grand honneur.
Ekka a un grand avenir devant lui.
Dans le cadre de sa formation, il est amené à se déplacer constamment. Depuis deux ans, il est totalement plongé dans son travail et il a perdu de vue tous ses anciens camarades, il n’a pratiquement plus que le vénérable docteur comme relation fixe. Il va des arcologies nomades aux petites villes sédentaires qu’il arpente l’une après l’autre à bord de sa mentanurse toujours en quète de nouvelles théories et de précieux livres en papier aux pages tâchées, reliquats des temps passés.
L’illustre scientifique peux-t'il se tromper gravement lorsqu’il voit en Ekka, le successeur digne de perpétuer des recherches entreprises bien avant sa naissance ? En dépit de quelques efforts qui jusqu’ici ont porté moins de fruits que de pépins, rien n’est moins sûr. Le jeune homme n’est lui même, pas convaincu d’avoir réellement envie d’assumer tant de responsabilités. Il affiche une moue dubitative, le regard plongeant vers le sol. En retard donc.
- Tu m'avais pas dit Sept heures ?
- Mmmh ?
- Ca te laisse encore beaucoup de temps. Qu'est-ce que t'as ? T'es pas propre ? T'es mal nourri peut être ou pas correctement reposé ? Tu vas formuler une plainte ?
Ley-1ne fit apparaître un magnifique cadran d'horloge au milieu de la pièce.
La console s'étiola, la coupelle de pickles avec elle, et l'horloge et les mobiles désaccordés disparurent, les lampes en émaux, le fauteuil confortable, la fenêtre borgne et le lustre en étain. Ekka était assis dans les molletons rouges au fond du cul de pierre semi-liquide de Ley-1ne. Les huit pattes longues et musculeuses étaient repliées autour de lui afin de former comme une cage thoracique enveloppée de pétales de chair translucides. Ainsi, il pouvait voir le monde à travers ces parois tout en restant au chaud.
La mentanurse allongea ses pattes vers l'avant, prenant la forme d'un véhicule profilé. Ekka se retrouva assis à ce qui correspondrait à la place du conducteur si tant est qu'il lui prenne l'envie de piloter.
Autour du cou du jeune homme, de petits scarabées signalétiques de couleur noire marqués d’idéogrammes rouges, donnaient témoignage de ses affiliations administratives.
Il appartenait au peuple des Symboles et dépendait statutairement de la cellule des Mémorialistes comme son grand-père et son père avant lui. Bien qu’il considéra Ley-1ne, sa mentanurse, comme son parent le plus vraisemblable et bien qu’il n’ait plus jamais eu l’occasion de revoir ses géniteurs depuis l’année de ses six ans, il marchait dans les traces de ses ancêtres. Et étudiait les arcanes.
Ekka s'étira et hasarda un coup d'œil au dehors. Ils étaient encore dans l'espace mais le voyage était sur le point de prendre fin. Quatre heures et une poignée de minutes pour sauter moins d'une dizaine de galaxies dans le blanc du Nooether, c'était déjà très cher payé.
Ekka se leva, les molletons se dispersèrent, boules duveteuses indépendantes. La mentanurse agrandit son habitacle afin qu'il ait la place de faire quelques pas dans cet intérieur utérin couleur acier. Il contourna les hautes piles de petits livres à la couverture déchirée, plaça le valpamaud haut de forme sur sa tête et posa l'une de ses mains sur le pétale qui lui faisait face pour le caresser distraitement.
- Je t'aime grosse baleine.
La tête étrange de Ley-1ne, désolidarisée du reste de son corps et emprisonnée dans un œuf de gélatine légèrement ambré passa effectuer un étrange balai devant lui mais à l'extérieur. Le visage de lévrier couleur vieil argent signalait que l'occupant de cette mentanurse était un très distingué salisplendy.
Difficile pour le non initié de remarquer l'expression de contentement sur cette physionomie malicieuse à la fois canine, équine, saurienne et finalement racée mais le mouvement, lui, était significatif.