4 - Le cuir hurlant

Nightmares On Wax – Night Interlude

 

- SoQee.?

L'exo-muscle bigornoïde qui se baladait sur l'épaule d'Ekka avait pris la forme d'un petit triton bleuté, d'un têtard de triton, aux pattes atrophiées et au corps ridiculement enflé. Des goûts et des couleurs, dit-on. Les siens étaient indiscutablement mauvais. Il aurait dû s'en tenir à percevoir sans un mot les envies vestimentaires d'Ekka.

- SoQee, je vais jeter un œil dans le miroir et je te préviens avant. Tu as intérêt à m'avoir composé une tenue plutôt acceptable pour une fois sinon, je t'avertis à l'avance, je te remets définitivement dans la bobine d'où tu es sorti. Tu es prévenu.

Il aurait également dû lui composer le costume adéquat grâce à ses dispositions particulières à réorganiser la matière, en tissus confortables. Finalement personne ne lui en avait jamais demandé plus.
Mais soit qu'il ait pris un mauvais coup sur la tête, soit qu'il ait un sens de l'humour débile, il ne pouvait s'empêcher d'affubler Ekka d'accoutrements plus grotesques les uns que les autres.
Ley-1ne dispersa toutes formes des réalités virtuelles dans lesquelles vivait Ekka quand il se trouvait à l'intérieur d'elle.
Il ouvrit les yeux sur les surprises que lui réservait le vrai monde, deux grosses billes bien écarquillées.
Le tsukemi facétieux prit immédiatement une violente claque et repartit illico se réfugier entre les omoplates là où on ne pouvait pas l'atteindre. Il le fit en gémissant un peu.
Le jeune homme d’ordinaire si discret était affublé d’un caban bicolore bleu-cassé et jaune canari cousu de fanions triangulaires. Pour compléter l'effet, il se retrouvait coiffé de la casquette assortie, elle-même surplombée d'une capuche. D'un geste nerveux, coléreux, il se débarrassa immédiatement de ces oripeaux en les lançant rageusement droit devant lui.

- Là, c’est la dernière fois que je te préviens ! Je sais que ça n'est que des fringues mais bon. C'est vrai quoi, je suis pas exigeant question look mais y'a des limites quand même.

Les cheveux en bataille, décolorés à la diable-blanc, les yeux clairs aux paupières noircies, un long débardeur couleur parme exagérément échancré aux manches trop longues, définissait une caricature d'icône sexuelle. Des paumelles sombres estampillées d'innombrables logos blancs enrubannaient ses mains. Un pantalon en peau d’Adshal d’un cuivré subtil, lui serrait sans merci les hanches et s'évasait exagérément aux jambes, rapiècé de caoutchouc noir et imprimé de grosses lettres blanches. Ekka se regardait, apitoyé, navré pour lui-même. Voilà ce qu'il était. Un fantasme adolescent sûrement. Une icône aperçue dans un jeu psydéo pour excités de l'héroïsme utopique ou un de ces sportifs qui pratiquaient l'Iqueya. Et, dans un souci de pudeur, nous n'insisterons pas ici sur le maquillage optique grassement étalé sur son visage ou, pire encore, sur les abondants tatouages de dragons et de flammes recouvrant le reste de son corps.

- Ah non, stupide truc ! Tu me changes ça tout de suite ou je te…

Ekka se leva pour attraper un gros pull confortable en laine dans lequel il était permis d'espérer dissimuler l'insulte au bon goût qu'il était devenu. Un vêtement-objet acquis bien des mois auparavant par seul goût du luxe. Et en se levant, il aperçut ses chaussures, énormes, grises et blanches, couvertes de lacets roses et orangé tendance brique, épais comme des tagliatelles, tout emmêlés, burlesques et pour le moins difficiles à assumer.

- Là, je te l'dis, tu vas prendre mal.

Disant cela, Ekkaley tenta d'attraper le petit parasite d'un geste leste. Pour le molester ainsi qu'il le méritait, pour lui infliger le juste châtiment qu'il avait indubitablement mérité.

- C'est inutile, il n'aura jamais mal !

- Hè ben justement.

- Vanitas, vanitatum.

- J'arrive pas à le choper, viens là, espèce de petite saloperie !

- Je te l'ai déjà dit, si tu veux le changer, tu n'as qu'un mot à dire et je…

- Mais non je veux juste le fracasser, ce petit enfoiré. Arrête avec ton sale délire de remplacement, toi. C'est juste comme qui dirait dégueulasse. Détraqué ou non, je le changerai pas pour en prendre un autre. Si tu comprends pas ça ma vieille c'est plutôt grave. Pour moi tu vois, il est comme toi. Je suis avec vous depuis que je suis tout môme, vous vous êtes toujours dévoués à mon bien-être. Bon, même si vous vous plantez régulièrement c'est vrai, mais je tiens à vous à titre… disons… affectif c'est tout. Ca te révolterait pas, toi, que je te remplace si tu te mets à déconner un jour ? Tu serais contente peut être ?

- Je suppose que non.

- Ben voilà.

Ceci dit Ekka n'était pas calmé pour autant. Joignant le geste à la parole, il empoigna le tsukemi sans douceur aucune pour l'arracher à son refuge et le marteler de coups de poing. La bestiole élastique n'avait pas à proprement parler de système nerveux, raison pour laquelle Ekka tapait généralement de toutes ses forces. Mais l’exo-muscle luttait de tous ses maigres tentacules pour s'échapper.

- Cherche pas. J'te hais Les limites tu les as dépassées et re-dépassées depuis bien trop longtemps. Il faut que tu prennes une leçon espèce de sale petit machin !

Ley-1ne se fendit d'un étrange rire cristallin.

- Tu verrais la tête que tu fais.

- Montre si tu l'oses.

Le visage d'Ekka se refléta momentanément dans un grand miroir virtuel, au tain corrodé, à la forme torturée, enchâssé dans un cadre surchargé de motifs organiques entremêlés.
L'une des constructions virtuelles de Ley-1ne.
Un instant il avait cru y voir quelqu'un d'autre, le regard tendre et accidentel d'une femme inattendue. Une liberté qu'avait prise son esprit. Un miroir virtuel ne pouvait réellement afficher autre chose que ce pour quoi il était figuré officier. En l'occurrence, son visage à lui, dans une construction mentale particulière.
Mais Ekka n'approuvait pas ce qu'il voyait.
Ce faciès à la peau ambrée était aquillin, les pommettes rondes et douces,
Son regard à plusieurs lectures, distancié mais pénétrant, réfléchissait l'humour du monde.sur les facettes contradictoires de la vérité, rien de moins.
Il dénotait le sérieux d'un bébé qui ne cesse de découvrir des éléments radicalement nouveaux et qui doit, de manière immédiate, les intégrer à sa compréhension.
Il avait l'air incroyablement imbu de lui-même.
Une physionomie quelque peu androgyne, l’air intelligent, la bouche sensuelle mais élégante, le menton fin et arrogant, une bouille poupine plutôt gracieuse à tout prendre.
Un sale petit prétentieux bouffi d'orgueil.
Aucun mérite dans un monde où les hommes étaient très beaux pour peu qu'ils le veuillent.
Peut être un peu trop justement. Tout cela manquait plus ou moins d’authenticité, de sincérité.
Un emballage mensonger, du moins le ressentait-il comme cela.
La punition dûment administrée, Ekka ne put que finir par relâcher SoQee et il se trouva vêtu d'un brouillard incontrôlé sitôt que son inoffensif parasite rebondit sur le sol translucide de la mentanurse et sur les collines crevées qui transparaissent au travers.

- Tu vois pourquoi j'aime me foutre à poil ?