Paroles du derviche à l'enfant qui s'endort
Livre du dogme et des Préceptes.
Poème Premier.

Ningeed est peuplée de milliers de races.

En des temps immémoriaux, les hommes avaient proliféré comme les grains de sable sur la plage. Ils avaient truffé le noyau planétaire de galeries et ils l'avaient masqué sous tant d'habitations si nombreuses et hautes que le ciel en était réduit à l'état de fantasme. Pratiquement toutes les espèces animales et végétales avaient été ramenées à l'état d'outils pour servir les desseins de l'Homme. Le plus souvent elles avaient tout bonnement disparu.
Le mal du temps se nommait claustrophobie et son exutoire résidait dans l'espoir de revoir un jour ce ciel d'un peu plus près.
Il fût un temps où les hommes honnêtes, encore couverts de poussière, grimpèrent aux cimes de leurs cités monumentales pour fuir le sol couvert de cadavres
De cadavres suffoqués.
Un temps où ils abandonnèrent leurs foyers de pierre morte pour aller habiter des bourgeons de pierre vive à l'air libre. De ce que l'on m'a dit, ce fut le plus beau moment de toute l'histoire de ce peuple.
Chacun s'installa dans une fleur vivante qui le suivait où qu'il aille.
Mais les hommes se lamentaient encore et entendaient rendre à la graine primitive, au fruit planétaire sa nature essentielle, le ramener à son état sauvage. C'était la condition ultime à leur rédemption et à leur liberté.
Qu'est-ce que c'est que ce sourire incrédule ? Te crois-tu sceptique au point de pouvoir tout nier ?
Ils avaient fertilisé le Noyau et s'étaient juré de ne plus remettre le pied dessus.
Depuis, il avait fleuri et il avait pourri dans ce grand cycle naturel qui sans cesse fait resurgir la vie de ce qui meurt.
Des années plus tard, pris de nostalgie, ils poursuivirent leur projet d'une étrange façon. Ils hissèrent leurs anciennes constructions en plein ciel puis ils s’installèrent à la surface de cette terrasse qu'ils étaient parvenus à édifier, surplombant ainsi leur idéal.
Cette voûte, qu'ils baptisèrent l’Ecorce, avait été bâtie dans les nuages bien au dessus des plus hautes montagnes.
Elle est faite des morceaux de cités arrachés au sol mais aussi et surtout des océans suspendus.
Ainsi elle est brillante et transparente, elle recouvre tout le noyau comme une bogue et permet comme une serre intelligemment conçue d'ensoleiller et d'ombrager.
C'est un nouveau sol qui préserve l'ancien.
L'histoire, cependant, ne s'arrête pas là.

Il fut un temps où les hommes se dissipèrent dans l'espace comme les brins de pissenlit dans le vent.
Puis un autre temps où les puissants vaisseaux stellaires s'étaient échoués les uns après les autres, laissés à l'abandon sur des mondes conquis.
Les fils des colons les avaient aménagés en jardins à fumées à ce que l'on m'a rapporté.
Précisément en ce temps là, ou en ces temps là devrais-je dire, se constitua l'Eglise des Sadhus. Comment cela arriva-t'il ? Je vais te dire ce que je sais.

Nandibelün, un jeune prêtre idéaliste, devint le grand prophète que l'on connaît aujourd'hui. Selon la Parole consacrée, il fut inspiré par Udaakaën en personne.
Tu sais qui est Udaakaën dis-moi ?
Dieu le Père, le vrai Proteros, le prima-genitur, le grand architecte, le Créateur Originel et Fondamental qui a inventé l'univers, tout ce qu'il contient et ce qui le contient.
C'est plus qu'important, c'est essentiel d'y croire pour tout comprendre.
Udaakaën que les hommes avaient tellement déçu dans leur rage d'asservir et de détruire ce qu'il leur avait offert, Udaakaën avait, dans sa sagesse, décidé d'accéder aux prières du prophète Nandibelün.
Il lui fit part de sa tristesse à la vue de ce que les hommes avaient fait à leur monde et lui offrit un moyen de réparer ces crimes.
De répandre la vie là d'où ils l'avaient chassée.
Il lui accorda la grâce de son Verbe.
Le prophète fonda alors la secte des Sadhus pour recréer toutes les races anciennes que l'homme avait détruites au cours des temps précédents.
Puis il alla plus loin encore.
Les Sadhus organisèrent des votes et des conciles.
A l'occasion de ces référendums, ils devaient déterminer à quelle espèce nouvelle, à quelle œuvre d’art, serait offerte la conscience.
L'Homme était investi du pouvoir de dispenser la vie à ses propres créations au nom de son dieu.
Lors de ces kermesses, de ces foires, ils devaient définir à quel artefact improbable il serait fait don de la vie.
Nul ne fut écarté du choix, ni le laid ni le méchant, ni le stupide ni le dément
Ne ris surtout pas. J'ai vu le prophète de ces yeux là. Mais si. Je l'ai vu, sache-le.

Ce fut la fin de l’Ere des Longues Pluies. La boue, progressivement, recouvrit tout puis durcit, murant ainsi le passé encore vivant sous la croûte de l’oubli.
L’herbe se mit à pousser sur le temps et recouvrit la mémoire.
La nuit était finie. L'homme en se réveillant avait oublié son rêve.
Alors pour le comprendre, peux-tu y croire ?
En es tu capable ?

 


Paroles du derviche à l'enfant qui s'endort
Livre du dogme et des Préceptes.
Poème Second.

 

Le temps s'écoula encore, presque jusqu'au bout.

La maladie et toutes les formes de misère furent finalement vaincues.
La mort elle-même, objet du dédain des Hommes et de toutes leurs créatures, se détourna et il fallait dorénavant l'inviter pour qu'elle veuille bien officier.
Ne suis-je pas encore là, moi-même, pour en témoigner ?

Il ne manquait plus à cet Accomplissement que le moyen de violer le temps. A force de recherches, le procédé fut découvert et de nouvelles conquêtes débutèrent.
Ces traversées, brutaux outrages à la trame fragile de la fatalité, devinrent si courantes qu'il fallut user de voies légales pour les restreindre ou les autoriser dans des limites clairement définies.
Le futur désespéré par l'inéluctabilité de son échéance désormais vérifiable, délivra tous ceux qui vivraient en ce lendemain funeste, crépuscule de tous les mondes.
Ils se réfugièrent parmi nous, aujourd'hui, en les asiles perdus du passé.
De leur propre passé. Notre temps.

Par ce moyen et avec eux, la science de tous les futurs nous fut pleinement donnée si bien que vint le moment où elle n'eut plus rien à offrir au présent de ce qu'il aurait dû découvrir.
Toute recherche restant à entreprendre était déjà aboutie par Ceux de Demain.
La connaissance, n'étant plus un apanage convoité, lassa.
Les enseignants Tac Ghemarus, merveilleux pédagogues, la transmirent néanmoins brillamment aux hommes.
Quelques rares individus se firent génies, créateurs, magiciens. Les plus doués d’entre eux engendrèrent même des disciplines nouvelles, impensables, informulables.
Ces sciences se trouvèrent prescrire ce que jusque là on avait appelé magie.
Certains des magiciens dont je te parlais devinrent bien plus que des génies. Des presque-dieux. En tant que tels, ils pouvaient créer la vie, des univers, des dimensions, de nouvelles formes de temps.
Sur l'injonction du Prophète lui-même qui craignait pour notre monde et peut-être parce qu'ils n'en concevaient aucune tristesse, ils acceptèrent de s’en aller, de partir à la recherche d’un être semblable à eux dans l’espoir insensé de retrouver le Prima-Genitur pour apprendre de lui ce qu'ils ignoraient encore, d’explorer les dimensions en quête de nouvelles vérités.

L'espèce humaine continua à vieillir, à ployer sous les compromissions qu’elle s’était accordées.

Pour soulager sa conscience et sa chair malades, elle finit par libérer de ses serres séniles sa descendance, enfants faits de métal, de cristal, de platiques et de résines. L'espèce que tu nommes Tac Ghemaru.
Elle l'encouragea à vivre sa propre vie comme un parent son enfant, ainsi qu'elle l'entendait sans plus aucune obligation.
Les pieux Sadhus ne pouvaient tolérer aucune forme d'esclavage, tu comprends ?
Si tu ne comprends pas alors tu dois admettre.
Les plus autonomes de ces êtres arificiels s’approprièrent quelques étoiles pour y vivre seuls loin des Hommes, les autres restèrent sur les mêmes mondes, étroitement mêlés à la race aînée.
Enfin ils ne purent plus enseigner aux hommes et il n'y eut plus d'autre génie.

L'époque était alors à l'indulgence et au partage.
Mais cet acte, bien que de libération, occasionna de la misère. Imagine que plus personne ne travaillait.

Réfugiée en notre temps, une seconde engeance venue du futur et née, elle aussi, de la main de l'Homme se prosterna à son tour. Une espèce charnelle, fragile, blessée par la malédiction de sa naissance et marquée par le destin dont on l’avait privée.
Elle devait faire le choix implacable de s’épanouir en tant qu’esclave ou de mourir de chagrin.
Et nul ne pouvait la délivrer de cet anathème. Elle n'avait qu'un seul droit, un seul choix : elle pouvait choisir son maître.
Ces enfants, les Chemargides, ainsi sont-ils nommés, vécurent par le commerce de leur corps ou de leur esprit car leur âme ne leur appartint jamais.
Il leur fut donné plusieurs formes et des habilités extraordinaires mais ils ne surent jamais s’en servir pour eux mêmes.
C'est justement à cette époque reculée que les villes alors vives, les lourdes Vastories, elles aussi Chemargides, apprirent à marcher, à marcher et à saigner. Voila de quoi leur sang est le symbole.

L’Univers, soudain, était fini.

Dans son extrémité la plus reculée, toutes dimensions confondues, s'éveilla Minocentron, planète, coquille aux proportions inconnues jusqu’alors, planète sacrée, demeure d'Udaakaën selon la légende, dotée d’une face hermétique à l’esprit pénétrant des hommes, terre de dangers mais aussi d’espoirs pour les plus aventureux.
Ce soleil de sable tolérait dans son ciel une poussière issue de lui.
Et ce grain de sable, une lune sublime, Béel Mugeod, était habité.

Ningeed est peuplée de milliers de races ; l’une d’elle au chevet de la mort, réclame des explications.
Les autres ruminent leur amertume ou soignent la graine de la révolte, le germe du parricide.
Tous ne seront pas sauvés car à l’autre bout des grandes étendues cosmiques, au cœur d’un univers nourri de guerres, de violence et de haine, la vérité, juste mais terrible, attend son heure encore un peu, pour parachever ce qui fut entrepris."

"Dieu va faire quelque chose".
Segment 17

"Dieu va faire quelque chose de grave."
Segment 31